Parcours
Une suite de questions
On présente souvent un parcours comme une suite de réalisations. Le mien m'intéresse davantage comme une suite de questions. Chaque étape m'a appris quelque chose — et presque toujours autre chose que ce que j'étais venu y chercher.
Je suis né en Syrie en 1967, dans une fratrie de onze enfants. Mon père était artiste, écrivain et chanteur, et notre maison vivait au milieu des mots. J'étais un enfant littéraire.
Au moment du bac, c'est pourtant lui qui m'a orienté vers la filière scientifique. Il connaissait la valeur des mots, mais aussi la fragilité d'une vie construite autour d'eux. Dans son monde, les sciences semblaient offrir davantage de sécurité ; la littérature pouvait rester un plaisir.
J'ai suivi cette voie sans vraiment la choisir. Il m'a fallu longtemps pour comprendre combien cette première bifurcation avait façonné mon rapport aux décisions : l'écart entre ce que l'on désire et ce que l'on finit réellement par faire.
Il y avait pourtant en moi un désir très clair : vivre en France.
À la fin des années 1980, pour un étudiant étranger, l'informatique représentait l'une des portes les plus réalistes pour y parvenir. C'était le domaine prometteur du moment — et à peu près l'opposé de mes aspirations naturelles.
J'ai pris cette porte.
J'ai appris le français, obtenu un diplôme d'ingénieur et découvert, sans encore savoir que cela deviendrait un motif récurrent de ma vie, que l'on choisit parfois une voie moins pour ce qu'elle est que pour ce qu'elle rend possible.
Mon premier poste m'a conduit à Vannes, dans un groupe national de restauration. J'y suis resté dix ans. J'y ai appris l'entreprise, le management, les responsabilités, et j'ai progressivement rejoint le comité de direction comme directeur de l'organisation et des systèmes d'information.
Vue de l'extérieur, la trajectoire était bonne.
De l'intérieur, une autre question prenait de plus en plus de place : serais-je capable de réussir par moi-même ?
J'ai fini par quitter le salariat pour essayer d'y répondre. Et aussi, je peux l'écrire simplement, parce que je voulais gagner davantage. L'ambition et l'argent faisaient partie du projet. Avec le temps, j'ai appris à me méfier des récits professionnels qui les effacent après coup.
J'ai commencé dans ma spécialité, puis mes activités se sont diversifiées vers le commerce et d'autres projets.
Un jour, le développement international d'un client m'a conduit à Malte.
Ce qui devait être une mission professionnelle est progressivement devenu une décision familiale. Nous nous y sommes installés quelques années : pour l'anglais, pour l'expérience, mais aussi pour savoir ce que signifie réellement partir et recommencer ailleurs.
J'y ai créé plusieurs sites devenus des références francophones sur l'île, puis développé une activité d'accompagnement autour de l'expatriation et de l'entrepreneuriat, étendue ensuite à Chypre.
C'est probablement là que les questions qui nourrissent aujourd'hui ce site ont commencé à prendre une autre dimension.
Sur le papier, mon métier consistait à répondre à des sujets techniques : créer une société, comprendre une fiscalité, organiser une installation.
Dans la réalité, les conversations débordaient presque toujours.
On venait me parler d'une structure juridique et, quelques minutes plus tard, on me parlait d'une vie devenue trop étroite, d'une entreprise que l'on ne supportait plus, d'un couple qui hésitait, d'enfants que l'on ne voulait pas déraciner, d'une envie de liberté ou simplement de la sensation qu'il fallait changer quelque chose.
On vient me parler de structure, on finit par me parler de vie.
Derrière « comment partir ? », il y avait souvent une question plus difficile : qu'est-ce que je cherche réellement à changer ?
C'est aussi ce qui m'a conduit à me former au coaching : certaines conversations étaient devenues trop importantes pour être abordées sous le seul angle technique.
Avec les années, certains motifs sont devenus familiers.
Il y a ceux qui partent vers quelque chose et ceux qui partent surtout pour quitter quelque chose. La différence est rarement évidente au moment du départ.
Il y a ceux pour qui le changement tient ses promesses et ceux qui découvrent, une fois arrivés ailleurs, qu'ils ont emporté avec eux une partie de ce qu'ils pensaient laisser derrière.
Je reconnais sans doute ces situations parce que je les ai moi-même traversées, sous d'autres formes.
Et puis il y a ce site.
L'enfant qui aimait les mots a passé un bac scientifique, est devenu ingénieur par nécessité, puis entrepreneur par ambition.
Quarante ans plus tard, il revient à l'écriture.
Je ne sais pas vraiment s'il s'agit de revenir à son point de départ ou simplement de poursuivre autrement.
C'est probablement pour cela que j'écris ici.
La suite de ces questions s'écrit dans les Notes.