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Ce que nous demandons à nos objectifs

Les personnes qui viennent me voir arrivent presque toujours avec un objectif précis. Créer une société. S’installer ailleurs. Atteindre un chiffre. Vendre. L’objectif est net, souvent daté, parfois déjà à moitié organisé.

Puis la conversation avance, et l’objectif se met à flotter.

Derrière « créer une société », on entend « travailler autrement ». Derrière « partir », quelque chose comme « respirer ». Derrière le chiffre, une promesse plus ancienne, faite à soi-même ou à quelqu’un d’autre, et dont on a parfois oublié les termes exacts.

J’ai mis des années à distinguer trois choses que je confondais : l’objectif, le moyen et le besoin.

L’objectif est ce que nous savons formuler. Le moyen est le chemin que nous choisissons. Le besoin, lui, est souvent plus ancien, plus intime et beaucoup moins précis.

C’est probablement pour cela qu’on le perd plus facilement de vue.

J’ai connu cette confusion très tôt, avant même de savoir qu’elle porterait un nom. À dix-sept ans, mon objectif officiel était un diplôme d’ingénieur en informatique. Mon besoin réel était ailleurs : vivre en France. L’informatique n’était qu’une porte, la plus réaliste à l’époque pour un étudiant étranger.

J’ai eu la chance de ne jamais complètement l’oublier.

J’ai croisé depuis beaucoup de personnes qui, elles, avaient fini par prendre la porte pour la maison.

C’est souvent ainsi que le glissement commence. Le besoin s’exprime mal ; l’objectif s’exprime bien. Alors l’objectif prend toute la place. Il devient l’unité de mesure des journées, le sujet des conversations, la réponse que l’on donne lorsqu’on nous demande où nous en sommes.

Et un jour, sans décision consciente, nous ne servons plus le besoin : nous servons l’objectif.

Je l’ai souvent vu chez ceux que j’accompagne, et je l’ai reconnu plus tard chez moi : l’objectif est atteint — la société existe, l’installation est faite, le chiffre est dépassé — et pourtant quelque chose manque encore.

On a réussi, mais le besoin qui avait déclenché le mouvement est toujours là.

La réaction la plus naturelle consiste alors à chercher un objectif plus grand. J’ai longtemps fait la même chose.

Aujourd’hui, je crois que certaines réussites décevantes signalent autre chose : l’objectif avait cessé de servir le besoin, ou peut-être ne l’avait-il jamais réellement servi.

Il répondait à une autre logique : ce qui était valorisé autour de nous, ce qui était mesurable, ce qui impressionnait, ce qui permettait de se rassurer.

Il y a une autre chose que je n’aurais pas pu écrire il y a dix ans.

Les objectifs ont une inertie propre.

Un objectif survit souvent au besoin qui l’a créé.

Le besoin évolue en silence. On vieillit. On obtient certaines choses. On cesse d’avoir peur de ce qui nous faisait courir. On change sans toujours s’en apercevoir.

L’objectif, lui, reste écrit.

Il continue de structurer nos décisions longtemps après que nous avons cessé d’en avoir réellement besoin. Certaines vies très occupées sont encore organisées autour d’objectifs décidés par une version de nous-même qui n’existe plus tout à fait.

Je me méfie donc moins qu’avant des objectifs flous, et davantage des objectifs trop clairs.

Un objectif flou oblige parfois à réfléchir. Un objectif très clair permet de foncer — y compris dans une direction qui ne mène plus à ce que nous cherchions.

Quand un objectif commence à occuper trop de place dans mes pensées, je lui pose désormais une question simple :

Qu’est-ce que j’attends de l’avoir atteint ?

La première réponse est généralement l’objectif reformulé.

La deuxième est déjà plus intéressante.

Puis, en continuant un peu, on finit parfois par toucher quelque chose de plus ancien : une envie de liberté, de sécurité, de reconnaissance, de calme, d’autonomie ou simplement le besoin de sentir que l’on avance.

Et il arrive que ce besoin puisse être satisfait par un chemin beaucoup plus court que l’objectif qui prétendait le servir.

Il arrive aussi, et c’est plus troublant, qu’il soit déjà satisfait.

Je continue de me fixer des objectifs. Ils restent l’un des meilleurs moyens que je connaisse pour avancer, décider et renoncer à ce qui disperse.

J’ai simplement cessé de les croire sur parole.

Un objectif est utile tant qu’il sert quelque chose de vivant.

La difficulté commence quand nous continuons à le poursuivre alors que nous ne savons plus très bien ce que nous lui demandions au départ.

Reste une question que je n’ai pas fini d’explorer : pourquoi tenons-nous tant à certains objectifs, même lorsque nous sentons qu’ils ont cessé de nous servir ?

J’ai quelques hypothèses.

Elles méritent une Note à elles seules.

Lire ensuite : On peut réussir un projet et se tromper de projet

Thomas Zarzouri
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