Skip to main content

Certains talents attendent qu’on les change de place

Une fiche de poste décrit une place. Elle dit très peu de chose de la personne qui l’occupe, et rien de ce qu’elle ferait si on lui confiait autre chose. Sur le grand projet informatique que j’ai conduit dans la restauration collective, trois des personnes qui ont le plus compté venaient d’autres métiers. Aucune fiche de poste ne les destinait à ce qu’elles y ont fait.

Céline dirigeait le restaurant d’une grande clinique. Dans l’équipe, elle est devenue la meilleure ambassadrice du projet sur le terrain. Elle parlait la langue des exploitants, connaissait leurs contraintes de l’intérieur et savait ce que représente une exigence de plus un jour de coup de feu. Ils l’écoutaient comme l’une des leurs, et le projet existait auprès d’eux en grande partie grâce à elle.

Lydie était chef comptable. Elle est devenue celle qui tenait les clés du paramétrage de l’ERP côté back-office, sur le plan stratégique comme opérationnel, et qui en portait les évolutions et la formation. Laurent était responsable de la comptabilité clients. Il s’est découvert une passion pour la formation, puis il a conçu et animé seul un programme ambitieux qui a formé toutes les équipes. Chez tous les trois, la force venait du métier d’origine, celui-là même qui semblait les éloigner du projet.

La manière de leur confier le travail a compté. Le reste leur appartient. On délègue d’ordinaire des tâches : un dossier à préparer, une session de formation à organiser, un paramétrage à réaliser. La personne s’en acquitte avec les compétences qu’on lui connaît, puis retourne à son poste, et ce type de délégation révèle rarement quelque chose de nouveau. Lydie et Laurent ont reçu un territoire : pour l’une, un domaine entier avec ses choix et ses évolutions, pour l’autre, un programme à concevoir de bout en bout. Personne ne leur avait écrit la marche à suivre, et c’est en inventant leur manière de faire qu’ils ont montré des capacités que personne n’avait vues, pas même eux. Céline, elle aussi, avait reçu bien plus qu’une mission de relais.

Cette forme de délégation a un prix pour celui qui la pratique. Il faut accepter que l’autre prenne des décisions que l’on aurait prises autrement, et qu’il finisse par en savoir plus que soi sur un sujet que l’on pilotait. Lydie connaissait le back-office de l’ERP mieux que moi. C’était ce qu’il fallait au projet, et c’était aussi une place que je devais cesser d’occuper.

Laurent ignorait lui-même ce talent. Il l’a trouvé parce qu’une place existait où il pouvait apparaître. On imagine volontiers que chacun connaît ses capacités et qu’il suffit de lui demander. J’en doute depuis. Un CV raconte ce que quelqu’un a eu l’occasion de faire, et certaines capacités restent invisibles, y compris pour ceux qui les possèdent, tant qu’aucune situation ne leur a permis de s’exercer.

Les organisations ont pourtant besoin que chacun tienne une place définie. Un restaurant doit être dirigé, une comptabilité tenue, les clients facturés. Lorsqu’une personne fait très bien son travail, il devient difficile de lui proposer autre chose. Une comptable remarquable est précieuse à la comptabilité : son responsable a toutes les raisons de la garder, et elle-même a peu de raisons de demander autre chose, puisque tout va bien. Être bon à sa place est souvent ce qui empêche d’en changer.

Les projets transverses ouvrent une autre possibilité. Pour un temps, ils mélangent les métiers et donnent à chacun l’occasion de contribuer autrement, si bien qu’on y découvre des compétences absentes des fiches de poste comme des entretiens annuels. C’est pour cela que je les ai tant aimés. Ils ont aussi un coût : confier à un projet une personne sur laquelle un service repose est un pari. On sait ce que l’on perd à l’endroit où elle se trouve, et l’on ignore encore ce qu’elle pourra devenir ailleurs.

Céline, Lydie et Laurent ont trouvé dans ce projet une place que leur parcours ne laissait pas prévoir. Je pense souvent aux autres, à ceux qui attendent encore, dans des postes qui leur vont bien, qu’on leur confie autre chose qu’une tâche.

⁂

Lire ensuite : On manage souvent comme on a été managé

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Continuer la lecture

    Thomas Zarzouri

    Écrire ce que l’expérience apprend.

    Notes
    Parcours
    Accompagnement
    Podcast
    Contact

    Les prochaines Notes

    Six à dix Notes par an. Un simple message au moment de leur publication, rien d’autre.

    RGPD*