Quand je coupe tout
Un dimanche matin, un titre de presse m’a mis en colère. Je n’ai même pas lu l’article : quelques mots avaient suffi. Ils rapprochaient un mouvement de jeunes, en France, des codes du terrorisme, et je voyais déjà l’image qu’ils laisseraient chez ceux qui, comme moi, n’iraient pas plus loin. Ces quelques mots m’ont suivi toute la matinée.
Ce qui m’a heurté, c’est la facilité avec laquelle quelques mots peuvent faire d’un groupe une menace. La colère est venue tout de suite, puis une sensation plus lourde : je ne pouvais rien y faire. La colère est restée là toute la matinée. Elle revenait dans les conversations, prenait de la place, et elle a surtout fini par me fatiguer.
Mon rapport à ce genre de langage n’est pas neutre. La Syrie m’a laissé une méfiance particulière envers les mots qui finissent par faire d’une partie de la population un bloc à craindre ou à détester. Je les repère vite, et ils me touchent plus que je ne le voudrais. C’est aussi pour cela que je me méfie de ma propre réaction.
Ce matin-là, j’ai écrit dans mon carnet que je voulais apprendre à rester concerné sans laisser ce que je vois décider de l’état dans lequel je passe ma journée. Concerné, parce que ce monde est le mien et que je supporte mal l’idée de me contenter de regarder. Touché aussi, puisqu’on ne peut pas être concerné sans l’être un peu. Mais pas envahi au point que le ressentiment ou la colère occupent toute la place.
Je l’ai écrit, et je sais que je n’y arrive pas. Quand c’est trop, je coupe tout : les réseaux, la télévision, la radio. Je me plonge dans le travail pour penser à autre chose. Cela me protège quelques jours, et je vois bien que cela ressemble à une fuite plus qu’à du détachement.
Je fais en fait l’aller-retour entre deux états. Quand je regarde tout, je me sens envahi. Quand je coupe tout, je me sens absent, et un peu coupable de l’être. Ce que je cherche se situe quelque part entre les deux, et je n’ai pas trouvé comment y rester.
Une piste se dessine pourtant, plus concrète que les résolutions de carnet. Je pense m’engager plus activement. Rien de grand, seulement un endroit où cette préoccupation puisse être utile. La forme reste à trouver. Je remarque seulement que je vais mieux quand cette colère débouche sur quelque chose de concret, même petit, que lorsqu’elle reste toute la journée devant un écran avec moi.
J’ai fini la page du carnet par une phrase que je relis depuis : mener le combat, le cœur en paix. Elle décrit un endroit vers lequel j’aimerais aller. Certains matins, j’en suis loin.
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Lire ensuite : Partir ne résout pas toujours ce que l’on voulait quitter

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