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Partir ne résout pas toujours ce que l’on voulait quitter

Avant un départ, les problèmes ont souvent une géographie.

C’est la ville. Le travail. Le rythme. Le pays. L’environnement dans lequel on se reconnaît de moins en moins.

Cette géographie rend le changement pensable. Elle lui donne une forme, une direction, presque une méthode : si une partie du problème se trouve ici, alors une partie de la solution se trouve ailleurs.

L’hypothèse est plus sérieuse qu’on la traite d’habitude.

Car les lieux agissent réellement sur nous. Un climat pèse ou porte. Une ville impose son rythme jusque dans le sommeil. Un pays installe une ambiance de fond — administrative, sociale, presque météorologique — qui finit par colorer les journées. Ceux qui ont toujours vécu au même endroit sous-estiment souvent ce qu’un lieu fait à une vie.

Mon métier me place depuis des années devant des projets de départ très précis : un pays, un calendrier, des critères. Et presque toujours, en avançant, le projet se met à parler d’autre chose — d’un rythme devenu intenable, d’une entreprise, d’un couple, d’une liberté, d’une fatigue, d’un besoin de recommencer. Sous le projet géographique, une question attend son tour : quelle part de ce qui me pèse appartient vraiment à l’endroit où je vis ?

Cette question a une propriété gênante : elle est impossible à trancher de l’intérieur.

Tant que nous vivons dans le décor, tout est mélangé. Le lieu, les habitudes, les rôles, les gens, la version de nous-mêmes qui s’est installée là. On peut retourner la question des années sans avancer d’un mètre, parce que rien, dans la vie d’avant, ne permet de séparer ce que l’endroit nous fait de ce que nous nous faisons dans l’endroit.

Partir tranche. À sa manière, qui est celle d’une expérience.

Le départ sépare enfin les deux colonnes. Ce qui appartenait au lieu reste au lieu. Ce qui nous appartenait fait le voyage.

Les premiers mois brouillent la lecture : tout est nouveau, tout occupe, tout semble confirmer la décision. Puis les résultats arrivent, un par un. Certaines pesanteurs se sont dissoutes sans qu’on y pense — elles étaient bien de là-bas, et c’est une joie très particulière de le constater. D’autres réapparaissent dans le nouveau décor, à peine traduites : la même impatience sous un autre climat, la même usure dans une autre langue.

Certaines choses ne deviennent visibles qu’une fois le décor changé.

C’est pourquoi je voudrais défendre les départs déçus. Un départ qui a laissé le problème intact a tout de même produit quelque chose de précieux : la réponse. Il a rendu au problème son vrai nom, en le séparant du lieu qui le portait et qui, jusque-là, portait aussi le chapeau. Cette réponse coûte cher — un déménagement entier pour une information. Elle est parfois impossible à obtenir autrement.

Le tort de ces départs tient rarement au mouvement lui-même. Il tient à ce qu’on refuse d’en lire le résultat : quand le problème a suivi, il est tentant de conclure que l’endroit était encore le mauvais, et de recommencer l’expérience un pays plus loin.

Nous sommes partis à Malte en famille, en sachant que nous partions aussi pour cela : savoir, de l’intérieur, ce que partir change réellement. L’expérience a rendu son verdict, colonne par colonne — ce que je devais au décor, et ce que je transporte de pays en pays. La seconde colonne était plus remplie que je l’espérais.

C’est peut-être la manière la plus juste de regarder un départ : moins comme une solution que comme la question la mieux posée que nous puissions adresser à notre propre vie.

À condition d’écouter la réponse.

Une réponse à “Partir ne résout pas toujours ce que l’on voulait quitter”

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Thomas Zarzouri

Écrire ce que l’expérience apprend.

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