On manage souvent comme on a été managé
Quand j’étais technicien, je m’habillais en technicien : une tenue simple, décontractée, celle de quelqu’un qu’on arrête dans un couloir pour lui parler d’un écran qui ne s’allume plus. Tout le monde venait me voir facilement. Puis je suis devenu cadre, et il a fallu porter un costume. J’avais du mal. Le costume me semblait créer une distance avec les personnes dont j’étais proche la veille, comme si j’endossais un rôle qui appartenait encore à quelqu’un d’autre.
Un jour, j’en ai parlé au directeur général. Il m’a répondu : « L’habit ne fait pas le moine, mais il y contribue. » C’était une phrase à propos d’un costume, et elle a déplacé ma question. Je me demandais si j’avais le droit de changer d’apparence ; lui me faisait comprendre que j’avais déjà changé de place, et qu’il était temps de l’accepter. J’ignore s’il avait préparé sa réponse ou s’il a trouvé les mots sur le moment. Son intention comptait autant que la phrase : il m’aidait à prendre ma place dans un rôle auquel je n’étais pas encore habitué.
Il s’appelle Joël.
Je travaillais alors dans un groupe de restauration collective, et je portais un projet que beaucoup jugeaient démesuré : relier au siège et aux agences les 340 restaurants que l’entreprise comptait en Bretagne, à une époque où les réseaux commençaient à peine. Il fallait équiper les sites, former les chefs et les gérants, convaincre les comptables et les cadres que cela en valait la peine. J’avais beaucoup d’ambition, pour moi et pour l’entreprise, et très peu de légitimité. Joël a entendu le projet, et surtout la motivation qui le portait. Il a décidé d’y croire à un moment où rien ne le prouvait, puis il a ouvert les portes qui restaient fermées à un jeune technicien.
Ensuite, il a fait quelque chose de plus rare que croire : il m’a laissé faire. Il m’a vu hésiter, me tromper, avoir envie d’abandonner. Il restait en retrait tant que je tenais, et il réapparaissait au moment où je risquais de lâcher, avec quelques mots. Un jour, je lui ai présenté une idée dont j’étais très fier. Il m’a écouté, a souri d’un air complice et m’a dit, en substance, que je méritais d’être connu. Je suis sorti de son bureau avec des ailes. D’autres jours, quand un échec me faisait douter de tout, quelques phrases lui suffisaient pour que ce revers devienne une étape dont j’allais me servir.
Le projet a pris forme, et avec lui est venu le besoin d’une équipe. Une collaboratrice d’abord, puis d’autres, jusqu’à ce que la direction des systèmes d’information compte vingt personnes, dont quatre cadres intermédiaires. Sans l’avoir décidé, je me suis surpris à faire comme Joël : croire en quelqu’un avant qu’il ait fait ses preuves, lui confier un sujet qui le dépassait un peu, le laisser se tromper, et chercher, au moment où il doutait, la phrase qui l’aiderait à tenir.
Ces quatre cadres avaient été techniciens, comme moi. Au début, je les voyais hésiter devant ce nouveau rôle, devant ce qu’il allait leur demander et ce qu’il risquait de leur faire perdre. Avec le recul, attendre que ce doute disparaisse avant de leur confier des responsabilités aurait été attendre trop longtemps.
Cette façon de manager, je l’ai reçue plutôt qu’apprise. Au fil des années passées près de Joël, son état d’esprit a déteint sur moi sans que je le décide. Une question me revient depuis : qui m’a managé, et qu’est-ce que j’ai gardé de lui sans l’avoir choisi ? Dans mon cas, la réponse tient d’abord à une manière d’encourager. Quand l’un de mes collaborateurs traversait une difficulté, je cherchais à l’aider à tenir sans prendre sa place ni le protéger comme un enfant, en respectant ce qu’il était en train de vivre. Joël faisait cela par conviction : certains échecs apprennent davantage qu’une réussite facile, et les épargner aux autres revient à leur retirer une part de leur expérience.
Ces quatre personnes occupent aujourd’hui des postes de direction, dans cette entreprise ou ailleurs, et leur réussite leur appartient. Je vois certains d’entre eux, à leur tour, faire la même chose avec leurs équipes. Joël a peut-être oublié la plupart de ses phrases. Elles continuent de circuler, chez des personnes qui ne l’ont jamais rencontré.
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Lire ensuite : Certains talents attendent qu’on les change de place

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