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En attendant de changer de vie

J’ai envie de changer de vie.

Cette phrase entre dans mon bureau depuis plus de vingt ans.

Elle arrive rarement en premier. On vient pour créer une société, choisir un pays, préparer un départ, réorganiser une activité. Puis, à un moment de la conversation, elle apparaît.

Longtemps, je l’ai prise pour ce qu’elle annonçait : un projet.

Je l’écoute autrement aujourd’hui.

Chez certains, elle dit exactement ce qu’elle semble dire. Une envie réelle, encore mal dessinée, mais suffisamment forte pour finir par produire des décisions. J’ai vu des personnes vendre, partir, recommencer ailleurs, changer de métier ou de rythme. Leur vie a changé lentement, et quelque chose avait bien commencé avec cette phrase.

Et puis il y a un autre usage du changement de vie.

Celui-là, je le connais aussi chez moi.

J’ai moi-même un changement de vie en tête. Il a un contour assez précis. Je sais à peu près ce qu’il suppose, ce qu’il pourrait m’apporter et ce qu’il faudrait laisser derrière.

Et je vois très bien ce qu’il me permet parfois de faire en attendant : ne rien changer tout de suite.

Puisque je partirai peut-être, pourquoi améliorer certaines choses ici ?

Puisque mon organisation sera différente demain, pourquoi revoir celle d’aujourd’hui ?

Puisqu’une nouvelle étape approche, pourquoi consacrer trop d’énergie à celle-ci ?

Le raisonnement n’est jamais aussi explicite. Pourtant, je le reconnais.

Un projet futur peut devenir une excellente raison de supporter longtemps ce que l’on aurait probablement corrigé sans lui.

C’est ce qui m’intéresse dans l’expression « changer de vie ».

Elle donne l’impression d’un grand mouvement. Un avant, un après. Une décision qui remettrait plusieurs choses en place en même temps.

La réalité que j’ai observée est généralement moins spectaculaire. Beaucoup de choses que l’on attribue à « la vie actuelle » sont en réalité des choix plus précis : une manière de travailler, un rythme, certaines obligations que l’on a acceptées, des projets que l’on continue sans vraiment les avoir rechoisis. Un départ peut les déplacer ; ils restent les nôtres, ici ou ailleurs.

C’est probablement pour cette raison que je me pose aujourd’hui une question assez simple lorsque l’envie de changement devient trop séduisante :

qu’est-ce que j’attends réellement de ce changement, et qu’est-ce que j’aurais intérêt à regarder avant qu’il arrive ?

Je n’ai pas toujours une réponse très agréable.

Il m’arrive de découvrir que ce que j’imaginais remettre à plus tard pourrait déjà être commencé. Une activité à réduire. Une manière de travailler à revoir. Du temps à reprendre. Une décision à cesser de repousser.

Cela ne rend pas le grand changement inutile.

Au contraire.

Peut-être qu’il devient même plus juste lorsqu’on cesse de lui demander de réparer tout ce qui précède.

Mon changement de vie attendra peut-être encore.

En attendant, j’essaie quelque chose de plus modeste : améliorer la vie que je croyais seulement quitter.

⁂

Lire ensuite : Partir ne résout pas toujours ce que l’on voulait quitter

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    Thomas Zarzouri

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