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Il y a des décisions que les tableaux ne savent pas prendre

On peut comparer proprement deux pays, deux postes, deux projets. Les revenus, la fiscalité, le risque, le coût de la vie, la taille d’un marché se mesurent, se vérifient et se mettent en regard. Sur ce terrain, un tableau à deux colonnes est plus fiable que n’importe quelle impression.

La difficulté commence avec les lignes qui décident réellement.

Comment pondérer le fait de ne plus avoir envie de continuer ? La sensation qu’une vie devient trop étroite ? Le coût, pour une famille, de la place qu’un projet a fini par prendre ? Le désir de savoir si l’on est capable de faire autre chose ? Ou, à l’inverse, la valeur d’une stabilité que l’on sous-estime parce qu’elle paraît banale ?

Ces lignes finissent en général dans le tableau, avec une note et un coefficient. Le calcul tombe, et vient alors la phrase que j’entends depuis vingt ans : le tableau dit de partir, et je ne suis pas sûr.

On explique en général ce doute par l’émotion. Les chiffres auraient raison, l’affect résisterait. J’ai longtemps pensé quelque chose d’approchant. Je crois aujourd’hui que le doute est souvent mieux informé que le tableau.

Car ces variables n’ont rien à voir avec les autres. Le coût de la vie à Lisbonne existe indépendamment de vous. La fatigue de votre entreprise, non. Les revenus d’un poste sont une information sur le monde ; l’envie de continuer est une information sur vous, à cet instant précis.

Et un tableau suppose que celui qui le remplit restera le même.

Or les décisions qui nous occupent vraiment sont précisément celles qui nous transforment. Partir, vendre, arrêter, recommencer, s’engager. Plus une décision compte, moins celui qui la prend ressemble à celui qui vivra avec.

Je l’ai vu assez souvent pour ne plus en douter. Une contrainte pesée longuement avant un départ, notée lourdement, s’efface parfois en quelques mois : la vie s’organise autrement et le problème cesse d’en être un. Pendant ce temps, une ligne classée comme secondaire devient la question centrale de la troisième année. Le tableau n’avait commis aucune erreur de calcul. Il évaluait pour la personne que vous étiez avant de décider.

Il y a une deuxième chose que le tableau fait, plus discrète.

Remplir un tableau, c’est choisir ses colonnes. Décider que la sécurité, la proximité familiale et l’intérêt du travail entrent dans le calcul, et que le reste n’y entre pas. Puis leur attribuer un poids. Quand ce travail est terminé, le résultat est déjà contenu dedans. Le calcul le révèle, il ne le produit pas.

Le véritable arbitrage a donc eu lieu avant la première ligne, au moment où l’on a décidé de ce qui comptait. Et ce moment-là, personne ne le documente.

Je remarque enfin que les tableaux apparaissent rarement seuls. Ils arrivent quand la décision devra être expliquée : à un associé, à un conjoint, à des enfants, à soi-même dans deux ans. Un tableau permet de répondre autrement que par « je sentais qu’il le fallait ». Le service est réel et je ne le méprise pas. Il vaut mieux savoir ce qu’on attend vraiment de son tableau.

Je continue de faire des tableaux, et j’en recommande souvent. Ils rendent d’ailleurs un service que rien d’autre ne rend aussi bien : ils éliminent. Ils montrent qu’une option est impraticable, qu’un chiffre ne tient pas, qu’une hypothèse repose sur du vent. Excellents pour écarter le pire, démunis pour choisir entre deux futurs souhaitables.

J’ai simplement changé d’usage. Quand le calcul tombe et que quelque chose résiste, je ne cherche plus à faire taire la résistance. Je cherche ce qu’elle sait.

⁂

Une réponse à “Il y a des décisions que les tableaux ne savent pas prendre”

  1. Arthur dit :

    Très juste. Les tableaux sont excellents pour éliminer les mauvaises options, mais beaucoup moins pour départager deux choix qui ont chacun du sens. Ce qui “résiste” au calcul mérite souvent d’être écouté plutôt que corrigé.

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  1. Très juste. Les tableaux sont excellents pour éliminer les mauvaises options, mais beaucoup moins pour départager deux choix qui ont chacun du sens. Ce qui “résiste” au calcul mérite souvent d’être écouté plutôt que corrigé.

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Thomas Zarzouri

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