On peut réussir un projet et se tromper de projet
Il existe une question assez simple que l’on pose rarement à quelqu’un dont l’entreprise fonctionne :
Si ce projet n’existait pas aujourd’hui, est-ce que tu choisirais encore de le commencer ?
La question paraît presque absurde.
L’entreprise existe. Elle a des clients, peut-être des salariés, une réputation, des revenus. Des années de travail y ont été consacrées. Pourquoi revenir au point de départ ?
Justement parce qu’un projet qui fonctionne peut finir par nous empêcher de nous demander si nous le voulons encore.
Nous savons assez bien mesurer la réussite d’un projet. Le chiffre d’affaires, les résultats, les clients, la croissance fournissent des réponses relativement claires.
Nous savons beaucoup moins bien mesurer quelque chose d’autre : est-ce toujours le bon projet pour moi ?
J’ai connu cette confusion assez tôt.
J’ai passé dix ans dans la même entreprise. J’y ai progressé, pris des responsabilités, rejoint le comité de direction. Tout indiquait que les choses allaient dans le bon sens.
Et pourtant, plus ma situation devenait confortable, plus une question devenait difficile à faire taire : avais-je réellement envie de continuer cette trajectoire ?
Il y avait quelque chose d’étrange dans ce doute.
Si ma carrière avait mal tourné, partir aurait été compréhensible. Mais elle se passait bien.
De quoi te plains-tu ?
Personne n’avait même besoin de me poser la question. Je me la posais très bien tout seul.
J’ai compris plus tard quelque chose que je n’avais pas compris à l’époque : la réussite rend le doute plus difficile que l’échec.
Quand quelque chose échoue, nous sommes presque obligés de nous interroger.
Faut-il corriger ? Recommencer ? Arrêter ? Faire autrement ?
Quand quelque chose fonctionne, la réponse paraît évidente : continuer.
Et c’est précisément là que le piège commence.
Un projet qui réussit crée naturellement les raisons de sa propre continuation.
Les clients reviennent.
Les revenus deviennent nécessaires.
Les collaborateurs comptent sur nous.
On devient compétent.
Notre entourage nous identifie à ce que nous faisons.
Puis arrivent d’autres opportunités, généralement très proches des précédentes.
À chaque étape, continuer paraît plus logique que s’arrêter.
Ce qui était autrefois un choix devient progressivement une trajectoire.
Je retrouve parfois cette situation chez des entrepreneurs que j’accompagne.
Leur entreprise ne va pas mal.
Au contraire.
Et c’est précisément ce qui rend leur malaise difficile à expliquer.
Ils me parlent d’abord d’organisation, de développement, de cession ou d’un nouveau projet. Puis, à un moment de la conversation, une phrase apparaît :
« En réalité, je n’ai plus vraiment envie de faire ça. »
Cette phrase est rarement confortable.
Parce qu’elle arrive souvent après des années consacrées à devenir bon dans ce que l’on fait.
Et c’est peut-être l’une des choses les plus troublantes que j’ai découvertes avec le temps : on peut devenir très compétent dans une vie que l’on ne choisirait plus.
La compétence ne protège pas contre l’erreur de direction.
Elle peut même la prolonger.
Parce que lorsque l’on sait très bien faire quelque chose, on peut continuer longtemps.
Les résultats restent bons.
Les problèmes sont maîtrisés.
Rien ne nous oblige réellement à nous arrêter.
C’est alors que certains signes deviennent intéressants.
Pas nécessairement la fatigue. On peut être fatigué par un projet que l’on aime.
Pas nécessairement l’ennui. Toute activité connaît des périodes moins stimulantes.
Le signe qui m’interroge davantage est ce qui se passe lorsqu’une bonne nouvelle arrive.
Un contrat important est signé.
Un objectif attendu depuis longtemps est atteint.
Une nouvelle étape est franchie.
Et presque rien ne se passe intérieurement.
On traite la victoire comme une tâche supplémentaire.
Très vite, on passe à la suivante.
C’est moins une preuve qu’une invitation à regarder de plus près.
Peut-être que le projet fonctionne encore très bien.
Peut-être simplement que nous avons changé.
C’est une distinction importante.
Dire qu’un projet n’est plus le bon ne signifie pas forcément qu’il était mauvais.
Il a pu être exactement le bon projet pendant dix ans.
Il nous a permis d’apprendre, de construire, de gagner notre vie, de rencontrer des personnes, de devenir celui ou celle que nous sommes aujourd’hui.
Puis quelque chose s’est déplacé.
Nous avons changé, mais le projet est resté le même.
Et reconnaître cela ne signifie pas nécessairement tout abandonner.
On peut vendre.
Transmettre.
Transformer.
Réduire.
S’associer.
Ou même continuer.
Il existe de très bonnes raisons de poursuivre un projet qui ne nous passionne plus : protéger sa famille, financer autre chose, préparer une transmission, honorer certains engagements.
Le problème n’est pas de rester.
Le problème est de ne plus savoir pourquoi on reste.
C’est pour cela que je reviens régulièrement à cette question :
Si ce projet n’existait pas aujourd’hui, est-ce que je choisirais encore de le commencer ?
La réponse n’impose aucune décision.
Elle permet simplement de distinguer deux choses que la réussite finit parfois par confondre :
continuer parce que l’on choisit encore le projet, et continuer parce que le projet existe déjà.
Pendant longtemps, j’ai pensé que la réussite était la meilleure preuve qu’une direction était bonne.
Je le crois beaucoup moins aujourd’hui.
La réussite nous indique qu’un projet fonctionne.
Elle ne peut pas nous dire si nous voulons encore aller là où il nous emmène.
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Lire ensuite : Ce que nous demandons à nos objectifs

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