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Le salarié rêve d’indépendance, l’indépendant rêve d’un poste

Le salarié qui rêve d’indépendance me décrit souvent la même scène : un matin sans réunion, sans validation à demander, sans personne au-dessus de lui. Son poste lui prend le temps, l’énergie et les meilleures heures, et il a fini par se dire que c’est ce poste qui l’empêche de vivre. L’indépendant, lui, rêve parfois d’un poste. Il me parle d’une équipe, d’un salaire qui tombe chaque mois, de vacances où le téléphone se tait. Chacun me décrit, sans le savoir, la vie que l’autre voudrait quitter.

J’ai longtemps trouvé cela amusant. En les écoutant mieux, j’ai remarqué que beaucoup se trompaient un peu de rêve. Parmi les salariés venus me parler d’indépendance, peu voulaient les clients à trouver, les charges à avancer et les soirées passées sur la comptabilité. Ce qu’ils voulaient, le plus souvent, c’est qu’on leur fiche la paix : qu’on cesse de valider leurs décisions, de remplir leur agenda, de leur expliquer leur propre travail. Ils voulaient aussi du temps, pour lire, se former, partir plus longtemps, être avec les leurs.

Les indépendants tentés par un poste, eux, ne rêvaient guère d’organigramme ni d’entretiens annuels. Ce qui leur manquait, c’étaient des collègues : quelqu’un avec qui déjeuner, préparer une réunion, porter un projet commun, et même quelqu’un avec qui râler. Ils voulaient aussi, et c’est loin d’être un détail, un salaire qui tombe à la fin du mois et la fin de l’incertitude sur leurs revenus. Chez beaucoup, un besoin assez simple avait pris la forme d’un changement de statut.

Un statut se change. On démissionne, on crée sa société, on signe un contrat ; c’est long et risqué, mais c’est faisable. Un besoin, lui, se transporte. Le salarié devenu indépendant découvre parfois qu’il a remplacé un patron par trente clients, dont chacun valide, remplit son agenda et lui explique son travail. Il a obtenu le statut, et le besoin attend toujours.

Je me suis raconté la même histoire. En quittant le salariat, je parlais d’indépendance. Derrière ce mot, il y avait le désir de savoir si je pouvais réussir seul, et une envie que j’ai mis du temps à formuler sans détour : gagner plus. L’indépendance est venue avec, presque en prime.

C’est devenu la question que je pose, et que je me pose, avant les grands changements : qu’est-ce qui manque, au juste ? Elle est plus difficile qu’elle n’en a l’air. « La liberté » est une réponse trop grande. « Décider seul de mes matinées » est déjà plus précis, et « avoir quelqu’un avec qui déjeuner le mardi » aussi, même si elle fait moins rêver. Certaines de ces réponses se trouvent sans quitter son poste. D’autres demandent bel et bien de partir, de créer ou de rompre, et il vaut mieux le savoir avant.

Mon propre départ me rend pourtant prudent. Je disais chercher l’indépendance, je cherchais autre chose, et ce départ reste l’une des bonnes décisions de ma vie. J’étais incapable, à l’époque, de nommer ce qui me manquait. Certains départs se comprennent seulement après coup, et celui-là en fait partie.

⁂

Lire ensuite : Partir ne résout pas toujours ce que l’on voulait quitter

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    Thomas Zarzouri

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